lundi 5 septembre 2016

Les années de cendre -Les Chevessand

Eugène Menier, carnet de guerre
 

SOMMAIRE

Avant-propos
Le sabotage d’Épierre
Le terrible mois d’avril 1944 
(Souvenirs de guerre)
La journée du 16 avril 1944, les représailles
L’engagement d’Eugène (Souvenirs d’un résistant - 1)
Une histoire de parachutage (Souvenirs d’un résistant - 2)
Une rencontre improbable (Souvenirs d’un résistant - 3)


« Tout ce qui se dépose en nous, année après année, sans que l’on s’en aperçoive : des visages qu’on pensait oubliés, des sensations, des idées que l’on était sûr d’avoir fixées durablement, puis qui disparaissent, reviennent, disparaissent à nouveau, signe qu’au-delà de la conscience, quelque chose vit en nous qui nous échappe mais nous transforme, tout ce qui bouge là, avance obscurément, année après année, souterrainement, jusqu’à remonter un jour et nous saisir d’effroi presque, parce qu’il devient évident que le temps a passé et qu’on ne sait pas s’il sera possible de vivre avec tous ces mots, toutes ces scènes vécues, éprouvées, qui finissent par vous charger comme on le dirait d’une navire .
Peut-être est-ce  cela que l’on nomme sagesse ? »

Laurent Gaudé "Écoutez nos défaites", Actes Sud, page 11

« À une époque où chacun ment et déraisonne, on n’a le choix qu’entre les défenseurs de l’ordre durcis dans leur moralité d’apparat sans pitié ni bonté, et des idéologues amenant à force de gaffes l’heure des dictatures, entre les loups bien nourris d’une part et les moutons enragés de l’autre. »
Marguerite Yourcenar, "Archives du nord", page 173)


Le petit carnet noir d'Eugène

Avant-propos

Le carnet, le petit carnet noir d’Eugène

Pourquoi ces notes qu’il a parfois jetées sur son petit carnet à spirales ? Lui seul en est comptable. Je n’en suis que le dépositaire.
Sans doute un besoin né des circonstances, comme souvent, et poursuivit de-ci de-là, quand il en éprouvait le désir. Un carnet intime en pointillés et en contrepoint.
Pas vraiment une volonté de témoigner. Non. Plutôt un travail intime, pour un autre travail sur soi, la sensation qu’il devait accomplir cette tâche, consigner événements et réflexions à l’état brut, sans médiatisation du temps. Il faut se méfier de sa mémoire.

Capter l’instant présent comme une photo, capter "sa" réalité dans l’épaisseur de ses émotions. Seule une succession de photos pouvait donner une dimension nouvelle et donc du sens à l’ensemble, se disait Eugène, autant d’instantanés où sa silhouette finit par apparaître en une ombre portée où ne se distingue que ce qu’il veut bien y mettre.
« Enfantillage » devait-il songer parfois en tâtant dans sa poche intérieure le fameux carnet et le bout de crayon qui l’accompagnait. Futilité, entreprise inutile d’un homme qui lisait beaucoup mais qui, jusque là, écrivait peu. Son carnet ne relate d’ailleurs que les épisodes qui lui importaient.

Comment dire le chagrin qui étreint, le bonheur qui irradie, le lancinant spleen des heures creuses, la sérénité d’un temps comme suspendu… Comment dire la guerre, le cœur qui s’emballe au moindre bruit quand l’ennemi est dans les parages et peut apparaître d’un moment à l’autre, quand des hommes fondent sur vous comme des prédateurs aux aguets. Comment faire partager l’effroi qui vous saisit quand un chien déboule d’une trouée dans un frôlement de feuillage ?

Le cœur tape, les sens en alerte, le corps tétanisé un bref instant, juste une fraction de seconde, avant de prendre la mesure du danger ou de réagir d’instinct. Instants suspendus dont il voulait rendre compte, consigner ces temps forts avant que tout disparaisse dans le magma des sensations et des souvenirs.
Et puis le reste avait suivi. On ne peut pas empêcher les souvenirs d’affluer. Et le carnet s’était peu à peu étoffé.

Autant d’interrogations auxquelles le carnet noir constitue une réponse circonstanciée, toujours relative, soumis aux aléas des événements. À évoquer ses souvenirs de Résistant, Eugène en éprouvait des sentiments mitigés. C’est sans doute pourquoi il avait décidé un jour de doutes et de regrets, de retracer quelques épisodes de sa vie, ceux qui sans doute l’avaient marqué pour des raisons aussi intimes qu’irréductibles à ses seuls centre d’intérêt, au temps contrasté des années de cendre. 


Son carnet ressemblait à un album de photos avec en plus les odeurs, les émotions, les sensations kinesthésiques, les bruits, assourdissants, ténus, surprenants, redoutés, surtout ses propres bruits, de ceux qui rythmaient les battements de son cœur. 



            
Epierre pendant la guerre

Le sabotage d’Épierre
C’est au plus profond de ces années de cendre qu’essaie tout de même de vivre, comme beaucoup d’autres,  Eugène Menier et sa femme Jeannette dans cette France atone qui boit jusqu’à la lie l’amer breuvage de la défaite et de l’occupation. De la voix légèrement grinçante qu’il prenait quand il voulait marquer sa réprobation, Eugène disait : « Dire que ma génération avait en majorité évité la Grande Guerre pour se trouver quelques vingt ans plus tard projetée dans une autre guerre mondiale… » ajoutant avec ce petit sourire –ou peut-être un rictus- « N’est-elle pas belle la vie ! »

La guerre était partout, mouvement irrésistible que rien ne semblait pouvoir arrêter comme ces hivers qui n’en finissent pas, faisant mine de  se radoucir pour mieux redoubler et donner de mortels coups de gel. En ce début d’année 1943, le ciel était si bas que les nuages menaçants qui roulaient et enflaient, semblaient vouloir happer les toits tout blancs des maisons blotties dans un replat et protégées au nord-est par une imposante forêt de résineux qui s’égayaient sur un pan de la montagne. De là, on dominait toute une partie de la vallée de la Maurienne, du fort d’Aiton jusqu'aux confins de Saint-Michel de Maurienne.

Les montagnards ont l’habitude des caprices du temps mais ceux de la vallée sont toujours un peu inquiets de ces roulements de nuages gris-noir parfois striés d’éclairs et des terribles coups de tonnerre qui résonnent en se cognant aux flancs escarpés et se répercutent en échos assourdissants jusque dans les vallées.  

Eugène Menier, qu’on n’appelait pas encore Bizot, son nom de résistant, scrutait le ciel avec une moue sceptique. Après tout, en ce début mars, comme on dit parfois,  l’hiver reprend vigueur, un second souffle pour un peu plus tard défier le printemps et le précipiter sur l’été. Cette année, se dit-il, il n’y aura pas de printemps ou alors court et pluvieux.
Tant mieux.

Une journée à aller fendre du bois dans la remise… et à s’occuper des bêtes bien sûr. Mais depuis l’an dernier, lassé de cette guerre qui se traînait, qui s’éternisait, ballotté entre enthousiasmes et déceptions, entre espoirs, rumeurs et fausses nouvelles, il avait décidé de vendre le gros de son cheptel et de faire le gros dos en attendant des jours meilleurs.
Sa femme Jeannette vint le rejoindre, emmitouflée dans plusieurs épaisseurs de lainages. Elle le prit par la taille en murmurant : « La montagne n’est pas prête de quitter son manteau blanc cette année et moi d’enlever mes pulls de laine. »

- En bas, la rivière doit rouler ses galets en grondant et s’apprêtant à déborder.
- Je sais bien que tu n’irais pour rien au monde vivre dans la vallée.
- Surtout par les temps qui courent.
- Oh … épargne-moi vos querelles de clochers.
- Ah justement, la situation a eu au moins cette vertu de réunir tout le monde. Les gens de la vallée, je pense en particulier à Épierre et à Argentine surtout, nous ont apporté une aide précieuse.
- Certes, pour l’instant…

Eugène fit comme s’il n’avait entendu sa dernière remarque.
- Par ce temps, "ceux d’en bas" n’ont certainement pas envie de pointer leur nez par ici. Au moins, on est tranquille.

Il disait "ceux d’en bas" par dérision, comme s’il refusait de prononcer les mots "Allemands" et "vichystes". Jeannette savait où il voulait en venir. Ils en parlaient rarement, préférant y faire allusion. Elle le serra plus fort et lui dit simplement : « J’ai peur pour toi. Surtout, ne prends pas de risques inutiles. »  Il eut un geste évasif comme pour dire qu’elle exagérait. « Oh, je te connais trop bien... »Elle se dégagea brusquement puis se dirigea vers la maison en serrant ses mains sous les aisselles. Eugène resta encore un moment immobile, à scruter le ciel, se décida à aller chercher son bâton de marche dans la grange et s’éloigna dans le sentier qui s’élevait à flanc de montagne.

Jeannette regardait l’heure à en user la pendule. Pour éviter le silence pesant qui s’était installé, elle avait allumé le poste de radio sans oser chercher la longueur d’onde de la BBC. Elle écoutait résignée, d’une oreille distraite, une interminable philippique d’Émile Henriot en espérant quand même avoir ensuite droit à un peu de musique pour se distraire. De sa voix hachée et haut perchée, il martelait la même antienne sur les traitres et les terroristes de la Résistance, son effet pernicieux sur l’image de la France à l’extérieur. En fait, rien de nouveau dans son discours, simple variation sur le discours officiel.
Furieuse, ne pouvant tenir en place, elle résolut d’aller jusqu’à l’étable voir si tout se passait bien puis fit un crochet par le poulailler. Il fallait qu’elle s’active, qu’elle trouve un dérivatif à son inquiétude.
Soigner ses bêtes l’apaisait.

Dans cette nuit sans étoiles, elle aurait voulu tenter d’inspecter le ciel, d’y déchiffrer les signes encourageants du bon déroulement de l’opération. Oh, ce n’était pas la première, loin de là, mais pour Jeannette c’était toujours aussi stressant cette attente interminable, jusqu’à ce qu’il rentre enfin, qu’elle puisse le serrer dans ses bras, comme si seul ce contact physique pouvait vraiment la rassurer.

La neige avait cessé de tomber mais la couche était si dense qu’elle devait compliquer la progression et l’approche des marcheurs. Bien sûr, Eugène avait l’habitude d’évoluer dans ces conditions, c’était un montagnard, même s’il avait vécu à Lyon, mais quand même… Et puis, les risques qu’il prenait avec son ami Jean-Marc, le deuxième adjoint au maire de la commune, le grain de sable toujours possible… « Bah, objectait Eugène d’un revers de manche, le risque zéro n’existe pas, comme on dit… » Il était comme ça Eugène, méticuleux, ne laissant rien au hasard mais sans illusions sur les aléas de la mise en œuvre.
D’une certaine façon, il trouvait que ça donnait du piment à sa vie.

On était entre chien et loup, ces moments incertains où le ciel se voile peu à peu, projetant une lumière diaphane qui donne un clair-obscur qui s’efface progressivement à l’horizon. Eugène marchait d’un pas régulier devant Jean-Marc,  ménageant ses forces pour arriver dans la vallée avant la nuit noire. Ils devaient profiter de cette situation favorable pour avancer le plus rapidement possible tout en économisant leurs forces.

Bien sûr, ils connaissaient tous deux le pays comme leur poche mais la neige épaisse changeait quand même la donne et compliquait leur expédition. Ils espéraient quand même que ces mauvaises conditions climatiques  allaient dissuader les Allemands et les collabos, "ceux d’en bas", de se risquer dans la neige et  le froid nocturne.

De plus, pour brouiller les pistes et éviter de se faire repérer, ils faisaient maintenant un détour de plusieurs kilomètres, passant dans une combe et remontant dans une forêt très fournie où la neige s’infiltrait avec difficulté. Ils pouvaient alors quitter pour un temps leurs raquettes, évoluant sur une couche de neige peu épaisse et durcie par le froid. Faisant une courte pose sous un plafond de mélèzes, ils sortirent de leur sac à dos les sandwichs préparés avec amour par leur femme.

Ils échangèrent quelques mots, susurrant à peine pour étouffer leur voix au maximum.
- Ça va Jean-Marc ? J’ai l’impression que tu traînes un peu une patte.
- Ça va très bien Eugène. J’ai l’habitude mais on ne va pas prendre une suée aujourd’hui.
- L’essentiel c’est de rester au sec et de tracer la route.
- Pour le moment, on est dans les temps.

Eugène regarda sa montre et grogna en signe d’assentiment.
Au bout d’un quart d’heure, ils bouclèrent leur anorak gris qui se fondait bien dans le paysage et repartirent en silence dans le froid et la nuit maintenant tombée. Ils n’étaient plus très loin de leur objectif et, en tendant l’oreille,  ils pouvaient entendre le grondement des eaux tumultueuses de la rivière qui coulait dans la vallée.  

Arrivés près de la voie ferrée, ils se planquèrent dans les taillis qui bordent le rail, attendirent un moment, en alerte, tendant l’oreille, guettant le moindre bruit suspect, le cœur battant la chamade comme des étudiants un jour d’examen. Puis Eugène détacha son sac à dos, l’ouvrit pour en sortir un pain d’explosifs avec son système de mise à feu. Tout en faisant le guet, Jean-Marc le regardait faire, le geste sûr,  impavide, avec une certaine admiration. Eugène voyait la vie comme une mise en perspective, longue quand on regardait l’horizon, courte quand on regardait derrière soi et que le temps passé écrasait les distances.

La suite fut comme une répétition des actions précédentes, le pain de plastique collé contre un aiguillage pour que le déraillement ait plus d’impact, le réglage du dispositif d’explosion... deux longues minutes suffirent, malgré les doigts gelés car il avait dû retirer ses gros gants. Tous les sens de Jean-Marc étaient en éveil, prêts à débusquer le moindre bruit inconnu, le moindre mouvement suspect dans le silence de la nuit. Malgré le froid, il prenait des coups de suée subits, sursautant au plus petit souffle de vent s’engouffrant dans les branches.

Le retour se fit d’un cœur plus léger, en partie sur la route qui mène au col du Grand Cucheron. Ils marchaient l’un derrière l’autre en évitant de faire résonner leurs pas sur la chaussée goudronnée. Finalement, ils furent soulagés en se glissant dans les fourrés pour grimper en piquant droit dans un sentier qui sinuait à travers les sapins et conduisait directement au hameau où Eugène résidait. Sur le haut, à la croisée des chemins, ils se séparèrent sans un mot en se serrant la main mais à ce moment-là, Jean-Marc serra Eugène contre lui et ils se donnèrent une longue accolade.

Jeannette l’attendait avec fébrilité bien qu’il ne fût pas en retard sur ses prévisions,  surprise et un peu perplexe de son air pénétré, son visage fermé et la petite larme qu’elle vit briller dans ses yeux.
- Tout s’est bien passé, demanda-t-elle, Jean-Marc était à l’heure ?

Il hocha simplement la tête. C’était toujours ainsi, il fallait lui faire le compte-rendu de leur randonnée nocturne, donner des nouvelles de Jean-Marc, de sa femme, de leurs enfants... Quand tout se passait bien, il n’y avait rien à dire. Et s’ils avaient connu une difficulté ou un petit incident,  il préférerait ne rien lui dire pour  ne pas l’affoler. De toute façon, s’il revenait avec deux heures de retard, il n’aurait pas besoin de donner des explications.

Une fois, ils avaient été retardés par un convoi allemand qui n’en finissait pas, s’étirant dans la vallée en direction de l’Italie, sans doute pour porter assistance aux italiens dont l’armée commençait à se déliter. Finalement, ils avaient remis l’opération, Eugène était rentré beaucoup plus tard que prévu au grand affolement de Jeannette qui pensait déjà au pire. Elle en parlait encore et le mettait en garde à chaque nouvelle expédition. De toute façon, il lui suffisait de regarder son mari, de saisir une légère expression de contrariété pour savoir, les questions ne venaient que pour confirmer ses intuitions.

Ce ne fut pas un feu d’artifice, tout juste une détonation assourdie par le bruit des eaux houleuses, une grosse pétarade qui pouvait passer pour un coup de tonnerre opportun dont l’écho se répercutait sur les parois de la montagne, brouillant les cartes. D’ici qu’ils identifient l’endroit exact de l’explosion, le train sera passé depuis longtemps.
1943 : l’année noire. Paradoxalement, le moral était au beau. On sentait que l’étau se resserrait depuis que russes et américains conjuguaient leurs efforts pour raccourcir la durée de la guerre. À l’est, les russes reprenaient peu à peu l’initiative avec Stalingrad comme point d’orgue, à l’ouest les anglo-américains remontaient la botte italienne. 

Année noire et espoirs mêlés, encore frémissants certes mais annonciateurs de temps meilleurs, comme quand on sent que le vent va tourner. L’ennemi devenait nerveux, les rapports se raidissaient avant la grande confrontation.
« Contre notre fichu caractère montagnard, disait Eugène quand certains donnaient des signes d’impatience, ils ne peuvent rien. On les aura à l’usure. »  Façon d’affirmer que le harcèlement devait s’imposer sur les "durs" qui prônaient la guerre à outrance, affirmant de leur côté que « les Allemands ne doivent se sentir en sécurité nulle part. » Aux pressés qui voulaient en découdre tout de suite, il rétorquait avec une ironie pas au goût de tout le monde, qu’on vivait peut-être une nouvelle guerre de cents ans et que mai-juin 1940 correspondait à un nouvel Azincourt.    
Sa popularité en souffrit beaucoup.

Pour circuler avec facilité, Eugène avait besoin d’une couverture : officiellement, il reprit son métier de relieur auprès d’un marchand d’art de Chambéry. Cette activité lui permettait aussi de planquer des informations sensibles dans les replis des reliures. Une couverture dissimulée dans les couvertures de livres. « J’ai deux couvertures », disait-il sibyllin, en riant au nez de tous ceux qui ne comprenaient pas l’allusion.   

Le terrible mois d’avril 1944  (Souvenirs de guerre, retour)

Il est des souvenirs qu’on voudrait oublier ou en tout cas refouler au plus profond de soi et qui cependant encombrent, prennent beaucoup de place. Ceux-là tenaient dans l’esprit d’Eugène une place à part. Il se rappelait fort bien les circonstances, prémisses à d’autres faits encore plus graves, de ceux qui ont marqué pour longtemps l’inconscient collectif  des villageois.

16 avril 1944, trois amis, Marcel, Jean et René traversent la place du village de Saint-Savin de Maurienne, quand trois soldats, dont un officier allemand,  les interpellent. Ils ne sont pas particulièrement inquiets, mais quand même les temps ne sont pas à la sérénité. Ils ne s’imaginaient certes pas que leur sort était scellé et que l’arbitraire allait frapper là sur la place tranquille d’un paisible village.

Jean le plus jeune, adolescent de seize ans, est relâché quelques heures plus tard après interrogatoire et vérifications, mais Marcel, vingt ans, éligible au STO, est interrogé à la Kommandantur puis il disparaît. On apprendra après la guerre qu’il mourut à Dora dans le camp de Buchenwald certainement du typhus comme beaucoup de détenus à cette époque où cette maladie causait des ravages considérables dans les camps.

René eut un destin beaucoup plus mouvementé. Il fut d’abord transféré dans un camp de Lettonie, s’en évada dans des conditions épouvantables et  fut presque tout de suite repris, puis libéré peu de temps après par l’armée soviétique. Face aux difficultés de rapatriement, il tenta un voyage clandestin dans les nombreux trains de camions qui ravitaillaient l’armée mais fut finalement rapatrié par la Croix-Rouge. Revenu en France, il reprit la lutte avec l’armée De Lattre pour remonter la vallée du Rhône, libérer Lyon début septembre 1944 et participer à la campagne d’Allemagne jusqu’aux abords du lac de Constance dans les premiers jours de mai 1945.

La journée du 16 avril 1944, les représailles

La veille le 15 avril vers 17 heures, une colonne armée de plusieurs dizaines d’Allemands partie de Saint-Jean de Maurienne, monte lentement la route de la montagne qui serpente en lacets serrés jusqu’à Saint-Pierre-de-Belleville en passant par La Corbière.Une ferme du hameau de Besseray a déjà été incendiée et ses occupants, un couple de fermiers et leur fils interrogés et molestés.  À Saint-Georges et ses environs, tout le monde est sur le qui-vive, restant terré dans les fermes et n’en sortant qu’en cas d’absolue nécessité. On craint les lendemains et chacun suppute les dangers et les perspectives de représailles en se préparant à passer une nuit de veille. En attendant, on discute ferme à la fromagerie pour savoir quelle attitude prendre si la menace se précise.

Le lendemain, à la sortie de la messe où beaucoup se sont rendus, les paroissiens sont stupéfaits de découvrir sur la grand’place du village une automitrailleuse servie par trois allemands en grande tenue qui suent sous leur casque lourd. Les interrogatoires musclés commencent immédiatement, menés par un grand type qui aboie ses ordres. La chasse aux résistants est ouverte, les allemands étant obnubilés par les maquisards, ceux qu’ils nomment "les terroristes". Derrière les coups assénés à six habitants choisis au hasard et réunis à côté de l’église, les gifles, les coups de crosse dans les côtes, on sent leur peur, une méfiance envers cette population où ils voient derrière chaque villageois un sympathisant prêt à aider les résistants en leur procurant le ravitaillement  nécessaire.

Des renforts débouchent sur la place de l’église, deux camions encadrés par un half-track derrière et un side-car qui ouvre la route. Ils sont maintenant une trentaine sur la place, précédé par un jeune milicien Elie Darne, un gars de la commune qui devait être tué lors d’un coup de mains de la résistance un mois plus tard, interrogeant sans relâche, menaçant, cognant, hurlant que tous ces gens tétanisés par la violence, étaient complices des terroristes et qu’ils seraient traités de la même façon. Ce qui avait bien sûr pour effet de faire monter la pression, une tension de plus en plus palpable entre la population et les Allemands. Arrive le maire, traîné par deux Allemands, traité comme responsable de l’attitude de ses compatriotes, qui saigne de l’arcade sourcilière et à la lèvre inférieure, qui avait omis de déclarer, conformément à la loi, la présence de maquisards sur sa commune. On devait quelques jours plus tard retrouver son corps dans la forêt, exécuté de deux balles dans la tête.
La guerre se transformait brusquement en affrontements sans foi ni loi.

Le chef, qui ne desserrait les dents que pour lancer des ordres en hurlant, ordonna le départ en direction du hameau de la Caronnière, incendiant au passage une remise pleine de bottes de paille qui flamba comme un bûcher. Les villageois furent rassemblés sur la place devant la petite chapelle de Saint-Rémy. Les coups plurent de nouveau, classiques coups de poing et de crosse sur des gens terrorisés qui tentaient maladroitement d’esquiver les coups qui pleuvaient jusqu’à ce que la mère Tavet craque et pique une crise de nerfs. Et les événements s’enchaînèrent. Son mari se précipita pour l’aider et fut chassé à coups de pied. 

Son frère Armand tenta de lui porter secours, se fit repoussé à son tour et se rebella contre l’Allemand qui lui labourait le dos avec son arme. Devant l’assistance pétrifiée, le chef, l’obersturmfürer aux yeux acier, aux gestes secs et précis, sortit calmement son arme de service et abattit froidement le pauvre Armand. Violence gratuite sans doute ou volonté délibérée de terroriser la population pour longtemps.

Tout est encore gravé dans son esprit qui évite cependant d’en parler. Sujet tabou. Un passé mis entre parenthèses pour avoir avivé les tensions dans le village, renforcé les strates ancestrales ou les conflits entre familles. Une grande partie du village fut détruite par les plaquettes incendiaires que les soldats jetaient dans les armoires. Quand ils revinrent au village, plusieurs fermes fumaient encore le long de la route départementale, d’autres étaient en feu, des charpentes chauffées à blanc s’écroulaient dans des craquements sinistres, entraînant dans leur chute des pans de maison.

Les Allemands, les soldats plutôt car apparemment plusieurs ne parlaient même pas l’allemand, étaient d’une nervosité inquiétante et on sentait qu’il faudrait peu de choses pour que les choses virent au drame. Ils scrutaient les environs, lorgnaient les bois du côté des cols du Cucheron,  qui pouvaient cacher n’importe quelle embuscade, un emplacement idéal pour servir de refuge aux résistants, la petite colline du Chêne qui domine l’ouest du village, beaucoup de lieux susceptibles de servir de bases à des attaques éclairs du Maquis. Aussi, quand  les dix-huit heures sonnèrent au clocher du village, les deux officiers ordonnèrent le rassemblement sur la place et le départ vers la vallée.
Fin du cauchemar pour des villageois encore sous le coup de la peur, à peine soulagés par leur rapide départ. 

L’engagement d’Eugène (Souvenirs d’un résistant - 1)

Eugène avait repris à Saint-Georges son action militante. Après s’être fait oublier quelque temps, il piaffait d’impatience de jouer un rôle dans la Résistance locale. Il reprit la distribution des journaux clandestins Liberty 73 et Combat qu’un copain allait récupérer à Alberville. Que la presse officielle fût à la botte de l’occupant et de Vichy était une évidence et sa lecture n’offrait aucun intérêt. Alors, ils informaient à leur façon, passant "sous le manteau" quelques feuilles de mauvais papier mal ronéotypées que d’autres faisaient circuler.
Bouche à oreille nouvelle formule.

Au village, on savait qui faisait quoi ou en tout cas, on s’en doutait. Il fallait une attention soutenue pour garder le moindre secret mais les vastes espaces montagnards offraient des caches innombrables et permettaient de brouiller les cartes. Depuis l’armistice, les temps avaient changé. L’indifférence distante des deux premières années aussi bien envers les collabos que les résistants avait fait place à une sourde opposition envers le pouvoir en place, Pétain avait perdu son auréole d’homme providentiel, de "bon petit père du peuple", et une estime, une bienveillance envers les résistants du village et des environs.

Le bon vieil orgueil de coq gaulois relevait la crête, chaque avanie subie avait aidé à souder la population, chaque sabotage ourdi contre l’ennemi était perçu comme une victoire personnelle. On se glorifiait du culot du Maquis, le courage du maquis de l’Ain par exemple pour défiler dans les rues d’Oyonnax le 11 novembre 1943, on s’amusait aussi des messages pleins de gouaille gauloise qu’envoyait Radio-Londres. 

Un jour, son ami d’enfance Daniel Ferton débarqua chez lui, la gueule enfarinée comme s’il avait fait la bringue la veille, l’air emprunté du mec qui vient faire sa demande à sa promise. Ça ne lui ressemblait pas vraiment et son air déconfit fit d’abord sourire Eugène. Après l’apéro de rigueur avec quelques rondelles de saucisson (ici, au moins, on mangeait mieux qu’à Lyon), il réussit à bégayer quelques mots en se plaignant des problèmes d’intendance, des difficultés pour fabriquer des papiers, des couvertures dignes de foi puis entreprit d’entrer dans le vif du sujet. Eugène le laissait venir en s’amusant égoïstement de sa gêne. 

« Heu…tu comprends Eugène, on aurait besoin de tes lumières… on connaît ton habileté à imiter les signatures, à fabriquer des tampons. En gros, ils le réquisitionnaient pour concocter des faux papiers, des cartes d’identité, les "ausweis" chers aux Allemands ; même de vrais faux papiers par le truchement d’un secrétaire de mairie qui se débrouillait pour récupérer des documents vierges officiels.

 Une histoire de parachutage (Souvenirs d’un résistant - 2)

Action 73 auquel Naine appartenait, s’amusait aussi à transmettre à Londres ces messages si cocasses que transmettait ensuite la BBC, du genre "Cette année, on jouera aux billes avec des châtaignes" ou "la Saint-Jean aura lieu à la mi-août", allusion aux impatients qui voulaient absolument investir Chambéry le 15 août. Ils balisaient le terrain selon des consignes précises pour guider le pilote de l’avion avec un maximum de discrétion : en général, trois lampes installées sur toute la longueur du terrain, dont une rouge indiquant le code. (la lettre R en morse)

Les premiers parachutages sur le terrain du plateau du Pontat  pas très loin du village datent du mois de mai 1943. Les containers contenaient beaucoup d’armes pour l’Armée Secrète et les groupes locaux d’Action 73, mitraillettes Sten et Thomson, Colt 45, grenades quadrillées et incendiaires, bazookas et autres fusils-mitrailleurs… bel arsenal précieux, jamais suffisant, qu’on planquait dans les stères de châtaigniers et d’épicéas qui s’alignaient en d’énormes tas le long des sentiers forestiers et des clairières. Le tout enfoui dans des vêtements chauds et des rations K.
Eugène nous en a donné dans son carnet noir quelques aperçus.

Le préalable pour assurer le succès d’un parachutage, c’est de choisir l’endroit avec soin. Un lieu à l’abri des regards, un peu retiré, pas trop pour ne pas trop exposer le transport ultérieur vers les planques aménagées à  cet effet.
Bref, rien à voir avec l’intuition et l’improvisation.

Durant l’été 1943, divine surprise, les résistants du fort de Montgilbert sont contactés pour réceptionner un parachutage prévu à la fin de l’année. En gros, quelque six mois pour le préparer, penser au moindre détail de son organisation. Pour leur connaissance des lieux, Eugène et Daniel Ferton sont pressentis pour accompagner le groupe. Après plusieurs repérages, « Le Loyat » est choisi, une espèce de plateau marécageux où la rivière le Gelon prend sa source, entouré de deux petites collines dominées par le fort ainsi que par des batteries, anciens postes de surveillance frontaliers construits vers la fin du XIXème siècle. L’endroit paraît idéal, à l’abri des regards indiscrets,  avec sa route de desserte et les nombreuses possibilités de planques alentour.
Malgré le respect rigoureux des consignes, un grain de sable se glissa dans leur mise en œuvre et l’opération rata. 

Pourtant, tout semblait se dérouler comme prévu : par une nuit de pleine lune, munis d’une lampe électrique pour les appels de signaux, ils préparèrent trois feux de bois séparés d’une quarantaine de mètres et attendirent. Le mot de passe choisi était comme à l’habitude imagé : "Défense de fumer, même une celtique". Mais Londres transmis les infos avec trop de retard et quand ils arrivèrent sur le terrain, l’avion venait de repartir.

Abattement général d’autant plus vif que l’opération avait suscité bien des espoirs. À refaire.
Découragement de courte durée : un second parachutage fut planifié dans la foulée. Par une autre nuit froide de pleine lune, tous ceux du Plan de Bourg dirigé par Albert Neyroud et de Saint-Georges par Pichet, furent au rendez-vous. Un doux bruit de moteur se fit entendre et libéra les esprits en lâchant en deux passages plusieurs parachutes de différentes couleurs qui scintillaient dans la lumière des feux allumés en arrivant près du sol.

Le plus dur restait à faire mais, avec la pêche qu’ils avaient après ce second essai réussi, tout fut mené bon train, le terrain nettoyé de tout indice, les premiers colis évacués pour l’essentiel vers Montendy, dispersés dans des planques réparties en forêt.
Seul bémol qui ralentit les opérations : sur le matin, la neige se mit à tomber et des congères se formèrent interdisant l’emploi du camion. Il faut dire qu’on approchait de la Noël 1943.Et cette année-là, le Père Noël ne fut pas chiche : il apporta des fusils, des mitrailleuses allemandes, des mortiers, des mitraillettes, des grenades défensives, des explosifs, du matériel sanitaire et des conserves anglaises. De quoi faire de fameux feux d’artifice et pas seulement le 14 juillet ! L’urgent fut de fabriquer des luges rudimentaires pour transporter notre trésor et le mettre à l’abri de l’ennemi avant que le camion devienne utilisable.

Ils poussèrent des soupirs de soulagements quand tout enfin réparti, l’essentiel dans un dépôt d’armes à Saint-Pierre-de-Soucy dans le village des Domenges ainsi que dans différentes planques du maquis de Saint-Georges-d’Hurtières. Daniel et Eugène ne rentrèrent pas bredouilles et revinrent à Saint-Georges avec un bel arsenal fixé sur leur dos, qu’ils déposèrent précieusement dans les caches ménagées par Pichet… au hameau du Pichet.

Une rencontre improbable (Souvenirs d’un résistant - 3)

Longtemps le groupe Action 73 n’avait pu compter que sur des moyens dérisoires : une vieille traction avant et un camion Citroën fatigué, un U 23 de 4,5 tonnes, quelques armes récupérées sur l’ennemi, de maigres munitions utilisées avec parcimonie. Si à partir du printemps 1944, Naine et le groupe de FTP auquel il appartenait, traquèrent les forces allemandes qui refluaient peu à peu de leurs positions alpines, ce fut surtout pour retarder leur repli, les fixer un temps dans ces montagnes hostiles, dont ils s’étaient toujours méfiés, en organisant une guérilla pour les affaiblir et leur saper le moral. 

Un harcèlement passant  par le sabotage de leurs voies de communications, le nerf de la guerre, et d’abord la route nationale qui traçait vers l’Italie, la voie ferrée qui longeait la route le long de l’Arc, celle aussi qui reliait la Maurienne à l’autre grande vallée de la Tarentaise, à détruire les lignes électriques et téléphoniques. Pour mieux désorganiser l’ennemi.

Hommes polyvalents par excellence, les résistants jouaient aux guetteurs juchés sur de grands arbres ou aux innocents cyclistes allant évaluer les dégâts qu’ils transmettaient  rapidement à Londres pour possédait ainsi une image fidèle de la situation. Ils faisaient aussi des missions plus périlleuses comme le relate Daniel Ferton, l’ami d’Eugène : « J’étais assez inconscient et sûr de moi que je n’ai pas hésité à suivre l’artificier chargé de désamorcer trois bombes qui n’avaient pas explosé lors du bombardement du 11 juillet » À l’automne de sa vie, grisonnant mais encore "droit comme un ’i’", il en souriait avec indulgente, comme d’une bêtise dont seule la jeunesse a le secret.

Ce devait être à la fin juin 1944, Naine est en patrouille dans les bois de La Cucherette. Simple patrouille de sécurité pour s’assurer qu’aucun groupe d’Allemands ne rôde dans les parages, le gros des troupes allemandes étant remonté vers la Bourgogne avant d’être bloqué par les troupes alliées venant de Normandie et déferlant vers l’Alsace. Avec trois camarades, ils marchent en file indienne, l’œil aux aguets, l’ouïe affûtée, toujours sur le qui-vive en opération comme chaque fois dans ce genre de situation. Ils se sont arrêtés quelques instants dans une petite clairière pour se reposer un peu quand ils perçoivent un léger craquement derrière eux.

Les sens toujours en éveil, l’oreille affûtée par des semaines et des mois d’accoutumance, rien ne peut leur échapper. Sans doute un mulot ou une musaraigne mais ils n’ont nulle envie de se poser la question et s’aplatissent soudain dans un buisson, l’arme au poing. Surpris et soulagés, ils voient s’avancer un jeune Allemand, hirsute, hagard, qui lève les mains en tremblant. Il bafouille quelques mots incompréhensibles pour eux et se met à genoux, les mains toujours levées. L’émotion passée, ils se sourient, soulagés, face à ce spectacle pitoyable. Dans cette attitude de soumission, dans son uniforme en haillons, suant sous son casque lourd, il fait effectivement pitié.

C’est le premier sentiment qu’ils ressentent : la pitié pour un homme désarmé qui n’a plus d’humain que ses grands yeux bleus suppliants. Et de tremblement, ces spasmes qui le secouent par instant comme s’ils le rudoyaient. Ils restaient là plantés devant lui puis, à l’écoute d’un imperceptible bruissement d’une brindille ou d’une feuille, ils replongèrent dans les buissons, leurs sens plus que jamais en alerte. 
Le jeune Allemand resta statufié dans sa même position, l’air interdit, ne comprenant plus rien. Il était dans un triste état, ayant sans doute erré depuis des jours dans ce milieu hostile pour lui, affamé, les pieds en sang d’avoir tant marché, tout à fait inoffensif avec son fusil probablement sans balles. Après toutes ces émotions, ils se regardèrent étonnés, bien embarrassés d’avoir ce déserteur sur les bras. Car de toute évidence, il préférait se rendre, risquer sa vie ici  plutôt que de la perdre quelque part dans l’est.

Son pari était très risqué parce que les Allemands repartaient en balançant entre la rage d’être considérés comme des monstres et la peur des embuscades, énervés par la guérilla continuelle qui mettaient leurs nerfs à rude épreuve, investissaient soudain les villages jusque dans la montagne, interrogeant, menaçant, perquisitionnant, figeant la vie du village dans un silence pesant. Atteignant alors un point de non retour.

En Savoie, les Allemands s’étaient toujours aventurés avec réticence hors des villes et des grandes routes, voyant dans ces montagnes hostiles aux versants plantés de forêts denses et impossibles à contrôler, une menace à leur sécurité. Comme disait Naine de son air mutin, « les Allemands ne doivent être ici, chez nous, jamais tranquilles, toujours sur le qui-vive. » Eux les résistants, gens du pays unis par des solidarités séculaires, se sentaient de plus en plus légitimes, respectés, de mieux en mieux ravitaillés, après la méfiance des premiers temps.

On en était loin en cet été 1944 où les effectifs de résistants avaient enflé d’un coup. « On est les héros du jour, commentait Eugène, avec un sourire sceptique, pas dupe de ce soudain engouement mais demain est un autre jour, n’est-ce-pas… Ah, la mémoire est chose évanescente. » Les Allemands à peine partis, on commençait déjà à penser à l’après-guerre avec la secrète appréhension que plus rien ne serait comme avant, que les relations dans le village devraient intégrer les temps de guerre. Les plus anciens, ceux qui avaient "fait" la Grande Guerre comme on disait alors, les rares qui en étaient revenus indemnes –« je suis revenu de tout, même de la guerre » disait l’ancien maire qui ne manquait pas d’humour- le savaient bien : « Au retour, on s’est aperçu que tout était chamboulé, on ne parvenait plus à trouver notre place dans cet univers qui nous apparaissait comme étrange, sinon étranger. »  

Après une semaine passée dans une cabane de berger dans un hameau au-dessus de Saint-François Longchamp, Hans le jeune soldat allemand, fut confié au groupe d’Aiton qui le conduisit au PC d’Alberville. Depuis, aucune nouvelle du prisonnier. « J’y pense parfois, disait Eugène à ses amis, je me demande  s’il a pu regagner après la guerre un pays en pleine décomposition, lui qui l’avait connu si prospère avant guerre, ce qu’il a pu retrouver de ses proches, de sa maison. »

Mais l’histoire ne s’arrête pas là puisque le jeune allemand qui s’appelait Hans Treffenfeld ne rentra pas directement en Allemagne comme l’avait imaginé naïvement Eugène. Comme beaucoup de prisonniers de guerre, il fut d’abord parqué dans une caserne désaffectée puis envoyé dans une ferme du côté de Castres, comme l’avaient été beaucoup de prisonniers français après la défaite de 1940, comme son oncle Henri, le père de sa cousine Anna, à Basdorf du côté de Berlin dans l’usine BMW où il usinait des pièces pour l’aviation ou mon père Gaby dans une grande ferme de Bavière du côté de Shaffahouse près de la frontière suisse.

C’est près de vingt ans plus tard que leurs chemins devaient à nouveau se croiser, au cours d’un congrès pour la paix et le rapprochement franco-allemand qui se tint dans la charmante cité de Weymar, ville symbole prise entre la figure emblématique de Goëthe et les sinistres baraquements de Buchenwald situés tout près de Weymar.  Deux symboles antinomiques qui faisaient l’objet de nombreuses discussions tout au long des jours de ce colloque. C’est au cours de l’une d’elles que les deux hommes s’aperçurent qu’ils se connaissaient.

Incrédules d’abord puis enthousiastes, se jetant dans les bras l’un de l’autre.
Ces retrouvailles improbables furent une fête pendant les quelques jours que durait le colloque pendant lesquels ils ne se quittèrent guère et le départ fut un crève-cœur. Ils se promirent beaucoup de choses, de se revoir, de s’écrire… Et effectivement, ils restèrent en contact, s’écrivirent plusieurs fois par an et conçurent même le projet de jumeler leur village. Mais le destin en décida autrement et le décès prématuré d’Hans quelques années plus tard fit avorter ce beau projet. 

Il en resta toujours à Eugène comme un goût amer, le regret de n’avoir pas précipité les choses, de croire qu’on a toujours le temps.

<< Christian Broussas – Chevessand 4 - 16 août 2016 < • © cjb © • >>

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