lundi 14 septembre 2015

Sébastien Piller (JP 5)

 - Ralph : « Les autistes possèdent souvent ce genre de capacités spécifiques peu courantes (une mémoire phénoménale). Les "savants-idiots" les appelait-on avant le règne du politiquement correct. »
- « Les ordinateurs sont un peu comme ça, non ? dit Helen. »
    
David Lodge - Pensées secrètes


 Camarades !
Nous connaissons la faillite de la fraction insurrectionnelle du mouvement libertaire et son caractère irréversible, même si certains d’entre nous, tout au fond de leur cœur rêvent parfois à un monde meilleur… émergeant des cendres d’une Révolution sans concessions. Si le rêve est inhérent à la condition humaine, ne nous laissons pas prendre aux sirènes des utopies  les plus dangereuses.
Nous savons où ça mène.


Si la liberté collective est le bien le plus précieux, l’État quelle que soit sa forme, ne peut être l’instrument de cette liberté mais plutôt un obstacle, générateur  d’un système bureaucratique hégémonique qui tend à se pérenniser. C’est notre honneur et notre ambition d’être ceux par qui le bonheur arrive. C’est aussi pourquoi, comme le rappelait Bakounine, il faut lutter contre le fait religieux, « Dieu est, donc l'homme est esclave » disait-il, et lutter contre le fait étatique,  pour encourager et canaliser la révolte populaire en favorisant son auto-organisation.

Cette liberté, pivot central de notre action, doit rester comme la république, « une et indivisible, » consubstantielle au fonctionnement de la société. Souvenez-vous ce qu’écrivait déjà Bakounine en 1873 dans  Étatisme et anarchie : « Je déteste le communisme, parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d'humain sans liberté. »  Il faut que les beaux articles de la déclaration des droits de l’homme deviennent vraiment réalité, tissés d’une égalité de traitement entre tous, prolétaires et libéraux, hommes et femmes.
Tel est notre rôle.


Applaudissements nourris après l’excellent discours de Sébastien Piller. Faut dire que dans ce domaine, on était plutôt doués. Il arrivait d’Italie où il résidait le plus souvent, s’y réfugiant quand l’air devenait malsain en France… ou ailleurs. C’était un activiste né, le genre toujours sur la brèche qui avait le don de me fatiguer,  prenant son bâton de pèlerin sitôt que le feu prenait quelque part dans le monde… et détalait le jour où il était sous le coup d’une expulsion ou d’une arrestation. Un sacré organisateur aussi, ce qui dans notre milieu, virait au sacerdoce.

Sa venue à Paris, au-delà du Congrès de la Mutualité qui mobilisait les énergies, s’expliquait aussi par l’effervescence qui régnait en France, marquée par les grèves et les manifestations des dernières semaines auxquelles nous avions pris une part majeure. Un peu d’auto satisfaction ne peut nuire. Et nos actions avaient faire grand bruit bien au-delà de nos frontières.

Un homme curieux, ce  Sébastien Piller. Outre son parcours pour lequel nous avions le plus grand respect, la plus grande admiration, il ne tenait pas en place. Pas étonnant qu’il aime parcourir le monde pour porter la bonne parole et mettre son expertise au service de la cause commune. 

Avec June, ils avaient connu une enfance difficile marquée par la dureté de la férule paternelle pour elle, d’un beau-père pour Sébastien, la peur des coups et des représailles à la moindre velléité de rébellion. Bouillonnait déjà en eux une sourde révolte contre toute autorité illégitime ou absolue, contre tout pouvoir qu’ils n’auraient eux-mêmes ratifié. June s’agitait comme une puce, voulant tout savoir, le soumettant à une batterie de questions qui visiblement l’amusaient, content de la joie qu’il suscitait.

-  C’est tout de même curieux qu’on ait suivi le même chemin, milité dans la même mouvante comme si la rébellion contre l’image paternelle nous avait conduits à une rébellion sociale, comme si cette expérience nous avait conduits à refuser toute aliénation, aussi bien personnelle que collective. Réaction salutaire en forme d’appel de survie, commentait June.


- Mon père, mort trop tôt,  a été pour moi une espèce de mythe entretenu par mes deux tantes, tante Hélène qui m’a en partie élevé, traçant en contrepoint un portrait en creux de mon beau-père. J’en ai gardé une image contrastée qui m’a longtemps mis mal à l’aise.
- Moi aussi figure-toi, j’ai connu ce genre de situation.  J’ai en moi ce genre d’images, un père violent et une mère qui me reprochait d’être née. Rien d’un idéal. Mais avec une tante qui a entretenu l’image de son mari que j’ai fini par idéaliser, en faisant ma référence, l’idéal à atteindre.

 - Pour moi, ce fut en quelque sorte  plus simple, un parcours ponctué d’exemples qui continuent de m’animer : l’image d’un grand-père communard, qui a payé son engagement par huit ans de prison, avant l’amnistie de 1880 où il put reprendre ses activités militantes ; l’image d’un père qui participa en 1914 aux manifestations contre la guerre et, condamné pour insoumission l’année suivante, partant se réfugier d’abord en Bretagne puis chez des amis militants en Espagne.

- Après, la suite n’a pas été vraiment enviable. Commencer par faire la bonniche à douze ans n’ouvre pas beaucoup de perspectives. Mais c’était le lot de beaucoup des jeunes filles pauvres de l’époque, filles de métayers ou de journaliers qui allaient quérir du travail d’une ferme à l’autre.

- Adolescent, j’ai connu l’injustice. Délit de faciès en quelque sorte ; accusé de vol parce que j’avais pas le profil type ni les fringues adéquats. Oh, quelques jours de taule seulement mais pour moi, c’était autre chose, une punition imméritée. J’ai réclamé des excuses et on m’a rit au nez. Alors, j’ai mis mon poing dans ma poche, j’ai remis mon baluchon sur l’épaule et retour à Paris. Là, je me suis retrouvé avec quelques autres de ma condition au foyer populaire de Belleville pour essayer de refaire ce foutu monde.

- Ah, c’est curieux, je suis moi-même d’ascendance bretonne et dans ma jeunesse, certains amis m’avaient surnommée « June la réfractaire ». Ah, ah, bien sûr ! Réfractaire à tout, à cette vie indigne qu’on avait fait mener à une gamine, à l’existence médiocre qu’on m’avait tracée, comme beaucoup de mes consœurs, vouée aux sales bouleaux et à la médiocrité ! La plupart de mes copines acceptaient leur condition comme si c’était normal, qu’on n’y pouvait rien, qu’il était marqué sur notre front « bonne à tout faire, bonne à exploiter. »

- Oh, il faut pas croire ! J’étais logé à la même enseigne. Homme ou femme, l’exploitation est de même nature, même si pour les jeunes filles je conçois que ce soit plus difficile.
A mes débuts, comme « arpette », c’est-à-dire comme apprenti maçon, c’était douze heures par jour d’un boulot harassant… et je te dis pas pour quel salaire ! Heureusement, tout a évolué, situation impensable pour la nouvelle génération, preuve qu’on a fait des progrès et que la lutte a fini par payer.


- Oui, tu as raison, répondit June l’air rêveur. Il est vrai que sur le long terme, quand on regarde le chemin parcouru depuis l’après-guerre, et même depuis un siècle, les choses se sont bien améliorées.

- Au-delà des aspects matériels, le prolétariat n’est plus le paria de la nation. Il a conquis sa place, à force de combats, et continue de le faire savoir.
J’écoutais sans intervenir, avide d’apprendre ce que June répugnais à me confier, ce que je lui arrachait parfois par bribes,  parler de sa jeunesse, de la façon dont elle voyait son avenir, et pas seulement parler politique, stratégie, combats… Mais comme ils en venaient évidemment aux combats en cours et à l’avenir de « la cause », je me décidai à intervenir.

- Tu sais Sébastien, pour en revenir à ton intervention, j’ai bien aimé ta diatribe sur la Russie. Figure-toi que, comme toi, je suis aussi allé en URSS et comme Gide qui écrivit dans Retouches à mon Retour de l’URSS que ce texte lui « valut nombre d’injures », j’ai eu cette impression de décor, d’une sérénité artificielle qui cachait l’inavouable, de ces vérités trop lourdes à porter ou pour citer Gide « de cet héroïque et admirable peuple qui méritait si bien notre amour, il ne restera plus que des bourreaux, des profiteurs et des victimes. »

- Tu as malheureusement fait le même constat que j’ai fait moi-même, que tout un chacun peut faire, pourvu que ses yeux se décillent et qu’ils s’habituent à regarder la vérité en face. J’ai mis du temps à admettre la triste réalité, à l’accepter et puis j’ai repris la lutte parce qu’il faut bien changer tout ça et que le chagrin, le désespoir ne mènent à rien. Mais ensuite, j’en ai retrouvés sur ma route luttant au nom d’idéaux dont ils avaient perdu le sens.

- C'est d'abord le cœur qui parle, n'est-ce pas. On n'est pas des machines. Il reste toujours une petite ouverture, un interstice où s’insinue un peu d’espoir.
Heureusement que June était là pour s’occuper de nous. Elle nous entraîna chez elle, rameuta Sacha, Bernard et Josiane, fit réchauffer un bœuf mironton qu’on arrosa d’un super Côte de Brouilly.
June, quand elle veut, elle sait recevoir.  

Un pied dans l'avenir
Un pied dans le présent, c'est bien, les meetings, les grèves, les manifs, c'est parfait, indispensable pour maintenir la pression, travailler dans le concret, de quoi attiser et réactiver la motivation, mais garder aussi un pied dans l'avenir, c'est écrire une page qui se révèle peu à peu, lever le regard vers l'horizon. C’est toujours la même histoire entre les tenants des satisfactions à portée de mains et les tenants des bénéfices à long terme.
Même si les amis les plus proches me soutenaient,  June me battait toujours froid. De toute façon, focalisée par le bon déroulement du Congrès, elle ne pensait à rien d’autre et surtout pas à moi et mes propositions.

Malgré l’effervescence communicative du Congrès, malgré l'intérêt de certaines contributions et des ateliers de discussions, je les laissais volontiers à leurs discours, à la rhétorique et aux confrontations, ruminant la façon de lancer des actions à plus long terme, sondant Sébastien sur sa vision de l'avenir, essayant de démêler l'écheveau de sa pensée à travers ses digressions.  

Je le titillais d'abord sur son "orthodoxie doctrinale", lui qui se disait marxisme libertaire et citait volontiers Daniel Guérin qui professait que « La double faillite du réformisme et du stalinisme nous fait un devoir urgent de réconcilier la démocratie prolétarienne et le socialisme, la liberté et la révolution. » Belle profession de foi (surtout quand la formule reste si vague) avec laquelle on ne peut qu'être d'accord. 

Quant à savoir comment y parvenir... Il avait en réserve dans sa besace de belles formules de ce genre mais savait rester flou sur l'essentiel. Au bout d'un quart d'heure d'une discussion dont je profitais pour le chauffer un peu, je pensais pouvoir aborder le thème qui me tenait à cœur.

Raté. Pour le moment en tout cas. Un type se pointe, grande accolade avec Sébastien et nous voilà partis à la recherche du bar le plus proche. Chez Babar et à cette heure-là, on serait tranquille pour bavarder.

- Vraiment, tu ne le connais pas ? Alors je vais réparer cette lacune impardonnable : « Anatole Fontanille, un vieux pote, espèce d’ancien combattant comme moi-ah, on en a écrit avec quelques autres des pages d’histoire du mouvement, toujours en première ligne, même si on n’a pas toujours été d’accord. »

Il était parti. Inutile d’essayer de l’arrêter. Anatole attendait sans doute qu’il fasse son panégyrique, et il n’y manqua pas. On se cala au fond du bistrot avec une bière bien fraîche et je laissai dire en attendant le moment opportun. J’eus droit à une biographie en règle d’Anatole Fontanille, dont je savais les éclats, les fausses sorties et les dissidences sans connaître sa bobine. C’était bien le genre à la Sébastien, parcourir le monde à la recherche de la pierre philosophale du parfait militant, aller où ça chauffe pour "occuper le terrain".

- Avec Anatole, on s’est connu il y a bien longtemps pendant la grève des instituteurs de la Seine fin 1947, on a ensuite fait un brin de route ensemble et puis cet oiseau de passage s’est volatilisé un beau matin.

Un jour, j’ai su par des amis communs qu’il avait trempé dans une tentative d’attentat contre le général Franco –ce devait être en 1951 (Anatole confirma)- tu parles d’une nouvelle mais il n’a jamais rien voulu me raconter… trop brûlant sans doute, même après la mort du dictateur, quand son régime eût volé en éclats.

Anatole confirma que relater l’opération risquerait de mettre encore en danger des camarades. « Je pourrais par contre vous parler de la tentative d’attentat aérien de septembre 1948, toujours contre Franco, une idée assez tordue en fait de bombarder à Saint-Sébastien la tribune officielle d’une course de bateaux depuis un petit avion de tourisme  décollant du pays basque. Mais les avions de chasse eurent vite raison de notre témérité. Cette épopée-là,  je peux vous en parler sans problème, d’autant mieux qu’Antonio Tellez Sola a raconté cette histoire assez rocambolesque dans un bouquin qui doit s’intituler Attentat aérien contre le général Franco. » 

Sur cette mise au point, Sébastien reprit la parole. « Après cet exploit, Anatole s’évanouit une nouvelle fois dans la nature jusqu’à ce qu’il tombe dans les griffes de  la DST, la Direction de la surveillance du territoire, pour avoir aidé le FLN et ses fellaghas. Et qu’es-tu donc devenu après ce nouvel exploit ? » 

- Oh ! Après, soupira Anatole, je suis revenu à mes premières amours en jouant au pédagogue, dans l’esprit de l’École émancipée,  « changer l’école, changer la société, » selon notre belle devise. Un admirable projet, issu au départ de la mouvance Freinet, volonté de rendre l'école plus coopérative et solidaire pour assurer les mêmes chances à chaque enfant. Dans cette logique, on s'opposa à toute forme de séparation des parcours scolaires, génératrice d’inégalités et de domination des lois du marché.
Un projet qui m’a d’autant plus intéressé qu’il conditionne notre avenir. Maintenant que j’avance en âge, je m’occupe des jeunes.

Demain est un autre jour.  Je désespérais d’aborder le sujet qui m’intéressait quand ce bon Anatole décida de repartir à la Mutualité pour participer à un groupe de discussions sur "Les modes de liberté dans la thématique anarchiste". « Oh! que le temps passe vite, il faut que je file. » Et il s'éclipsa, nous saluant à peine. J’étais plutôt soulagé.
C’est ainsi, aidé par un hasard capricieux, -mais n'est-ce pas l'attrait même du hasard d'élever l'aléatoire au niveau d'un art-  que l'on se retrouva attablés devant deux nouvelles bières bien fraîches et que je pensais parvenir enfin à mes fins.

A une époque, Sébastien avait créé un groupe de réflexions intitulé Pour un humanisme libertaire qui se proposait, « à la lumière des évolutions intervenues dans la société depuis un siècle, d'enrichir les acquis conceptuels antérieurs, de leur donner valeur opérationnelle. » Son point de vue m'intéressait, même si cette tentative s'était peu à peu essoufflée, même si elle se voulait aussi une volonté de réflexion sur la façon d'éviter de se laisser confisquer les acquis de la Révolution par les forces réactionnaires. Ce qui dépassait mon propos.
Le groupe avait surtout exploré les domaines classiques du syndicalisme et de la coopération, qui pourraient nous servir de base de départ et ensuite tracer des axes de réflexion novateurs.

Le syndicat comme vecteur essentiel du changement, je n'y croyais pas trop non plus. Puissant miroir aux alouettes qui alimentait les polémiques depuis une génération. Conception anarcho-syndicaliste d’une vision ouvriériste de la société considérée du seul point de vue de la lutte du prolétariat. On se faisait beaucoup d'illusions sur sa capacité à être à la fois révolutionnaire et instrument d'amélioration des conditions de vie du prolétariat, sans voir que la relation de domination est un phénomène global de relations sociales . Concilier ces deux exigences relevait de la quadrature du cercle. Quant à accorder du crédit aux diverses formes de coopération…  on avait déjà donné. Pour moi, cette approche permettait surtout de servir de laboratoires, initier de nouvelles actions de réflexion et lancer quelques ballons d'essai.

Mais ce n’était pas mon jour. À peine avait-on abordé le sujet que Guy Savenay déboula Chez Babar, tout affolé. « Venez vite, il y a du grabuge à la Mutualité.  Les fachos nous cherchent des crosses. » Rien d’étonnant, ces confrontations étaient monnaie courante. Ils étaient venus perturber le Congrès, on s’y attendait, se demandant quand et où ça se produirait. D’un autre côté, ces guérillas permettaient de maintenir l'ardeur des militants et servaient aussi de support de communication. Cette fois, l'ennemi avait apparemment décidé d’entrer en force dans la grande salle où se tenaient les débats pour les perturber.
Ils allaient le regretter.


Sans plus réfléchir, on se rua tous les trois vers la rue Saint-Victor. Arrivés à hauteur de la rue de Poissy, on vit un attroupement qui se déplaçait le long de la façade de l’immeuble. Je réprimai un sourire quand je vis les maigres silhouettes de  June, Louis et Josiane (heureusement encadrés par les deux costauds Bernard Vélacle et Jean-Paul Morand) vissés à la grande porte, défendant bravement l’entrée en se tenant par les bras. Nous voyant prendre le relais pour protéger nos arrières, Bernard et Jean-Paul dévalèrent les marches pour dégager le perron à coups et d’épaules de poings. L’un des agresseurs, déstabilisé par la pression pas vraiment amical de Bernard, chut dans une bordée de jurons. Les autres, surpris par l’attache et la chute de leur ami, le relevèrent et se replièrent en désordre vers la rue des Bernardins, poursuivis par une dizaine de camarades qui les chassèrent à coups de pierre.

A peine remis de nos émotions, on entendit des cris retentir derrière nous : Sacha, tout affolé, appelait à l’aide. L’ennemi pratiquait le coup de l’enveloppement –on aurait dû s’en douter !- décrocher pour mieux nous prendre à revers et passer par une autre porte pour investir la grande salle de la Mutualité où se déroulait en ce moment les premiers rapports de synthèse. Seconde ruée vers Sacha, qui déjoua leur plan. Ils n’insistèrent pas. 

Apparemment, ils n'avaient aucune arme visible, ce qui signifiait qu'ils ne cherchaient pas l'affrontement direct mais jouaient les escarmouches pour saboter notre congrès. 
Les flics, déployés un peu plus loin, le long de la rue des écoles, n’intervinrent pas, surveillant les événements et allant juste faire une ronde après coup. Sans un mot, on se toisa du regard pendant un moment. Sans broncher, ils suaient sous leur lourd accoutrement, casques bien tendus par les jugulaires, vestes rembourrées bouffant sur la ceinture du pantalon, bouclier au pied.  Leur chef nous mit en garde contre le risque d’affrontement, ce qui nous semblait une menace à peine déguisée et une façon de nous dire qu’il n’attendait qu’une bagarre pour intervenir. On savait que ce n’était que  partie remise. Il allait falloir accroître notre vigilance et renforcer le service d’ordre.

La situation avait au moins l'avantage de nous rassembler derrière la charmante figure de June. On avait sous la main de quoi faire l'unanimité, des gens avec qui nous n'avions pas les mêmes valeurs, des méchants qui nous attaquaient sans cesse, de quoi agiter le spectre d'un affrontement qui pouvait être sanglant.
 

En agitant ce danger devant le nez des militants, on pouvait tenir tout le monde en haleine.
Il était pour moi tentant d'en profiter pour avancer mes pions.


La harpe de barbelés, paroles et musique
                        

« La panique se répand dès que j'ouvre la bouche et un frisson d'angoisse court sur la trompe des éléphants de la bureaucratie quand je chante mes chansons. »
Wolf  Biermann, La Harpe de barbelés

Plutôt que de rester coincé ici à participer au service d’ordre jusqu’à la fin du Congrès, je résolus de m'infliger les conclusions souvent rasoir des contributions et l’allocution consensuelle du président de séance, pour pouvoir prendre la parole et proposer ma propre contribution dont je comptais bien qu'elle ne passât pas inaperçue.

J'aurai tout le temps ce soir d'assister au concert d’un groupe de jeunes allemands qui devaient chanter des chansons de Wolf Biermann et réciter des extraits de son recueil de poésies La Harpe de barbelés (Die Drahtharfe)… et même une ou deux chansons de sa belle-fille Nina Hagen. Bel exemple de florilège européen mélangeant allemand, français et anglais.

Ainsi est né Le Centre de sociologie alternative. Derrière ce titre ronflant se profilait le système financier que nous avions à quelques-uns patiemment mis au point à la barbe de June, des utopistes du groupe de  Louis et de celui de Jean Saltin. A son propos, Bernard m'avait briffé sur un comportement qu'il trouvait bizarre, le besoin systématique de s'opposer, de nous casser à chaque occasion, de monter les militants les uns contre les autres, « Je suis sûr qu'il s'agit d'une manœuvre concertée » me confia-t-il en aparté, toujours en quête d'une nouvelle provocation. Mais nous avions alors malheureusement bien d'autres préoccupations pour nous intéresser aux manœuvres fractionnistes de Jean Saltin et de ses amis, qui nous paraissaient plutôt anodine.
Tel était alors le poids de notre aveuglement.


Pour le moment, June et ses amis s’occupaient de mettre en place des actions non violentes, moi-même et mes amis étions trop centrés sur la recherche de moyens pour financer Le Centre de sociologie alternative, pour nous préoccuper des soubresauts qui agitaient le mouvement. 

Plusieurs pistes s’ouvraient, qu’il nous faudrait rapidement explorer.  
D’abord, la partie de poker menteur avec les politiques. Le juge Luc Tournier –qui ne me détestait pas- avait engagé une information judiciaire pour trafic d’influence et corruption contre un gros bonnet, l’industriel Paul Loré, le genre vieux beau plein aux as navigant entre les affaires et la politique. L’un de ses concurrents l’accusait, preuves à l’appui, d’avoir bénéficié du concours d’amis politiques fort connus pour obtenir de juteux contrats publics sans concurrence réelle, sans que la procédure contradictoire ait été suivie.  

Luc Tournier, en bon juge d’instruction teigneux, avait senti le coup foireux et gratté le vernis de la combine, pas très épais à vrai dire mais assez opaque pour masquer la réalité. Que Paul Loré ait participé au financement de la campagne de quelques députés n’étonnait personne mais que le fils d’un ancien ministre de l’intérieur ait été placé en garde à vue sentait mauvais pour Paul Loré et les politiques impliqués dans l’affaire. Sale temps pour Paul Loré à qui on pourrait offrir notre généreuse neutralité en échange d’un "beau" geste de sa part. Le lui faire savoir n’engagerait à rien.

Piste à suivre. Mais j’avais aussi quelques autres fers au feu. On pouvait agiter des grelots pour assourdir le débat politique et apporter des soutiens "différenciés" selon les cas d’espèce. D’autres voulaient plutôt agir sur les dérives du système. De toute façon, me disait Jean-Paul, « il suffit de regarder comment font ceux qui pervertissent le système…  Ouvrez le journal, vous verrez bien, c’est une mine d’informations ! »

Effectivement, il suffisait de suivre l’actualité pendant quelques jours pour y trouver les 
combines éventées, souvent illégales pour les gagne-petit, légales (ou à la limite de la légalité) comme ces rachats d’entreprises vidées ensuite de leur substance avant d’être bradées ou de fermer, comme ces entreprises qui font transiter des marchandises ou des matières premières de pays en pays selon les conditions locales pour augmenter artificiellement leur prix. Seule l’imagination pouvait limiter cette rage de se servir des failles du système capitaliste.

Il nous suffisait de choisir une cible, de désigner un bouc-émissaire pour le jeter en pâture à une opinion publique avide de pendre les responsables qu’on lui propose.   
Thème à conjuguer à l’infini. Rien de nouveau en fait : c’était déjà dans nos cordes mais peu utilisé sans doute parce que par bonté d’âme on répugnait à recourir à de telles pratiques. Les anarchistes comme June sont d’indécrottables humanistes. Ils ont tendance à parler plus qu’à agir ou à faire trop de bruit pour être efficaces ; enfin vus les résultats assez décevants obtenus (mais personne n’aurait voulu le reconnaître officiellement), il était urgent d’adopter une autre approche, radicalement différence.
Et c’est bien sur ce plan que je comptais  m’engager. D’où Le Centre de sociologie alternative.

Jean-Paul et Bernard enrageaient devant ces situations récurrentes face auxquelles on se sentait démunis mais de là à s’accorder sur les solutions à adopter... Jean-Paul était plutôt pour la manière forte, ce qui bien sûr ne plaisait pas du tout à June et à son angélisme. Bref, personne ne voulait percer l’abcès de peur de se faire traité de fractionniste  et de causer une nouvelle scission.

Et justement, pour avancer, il me fallait préparer ma contribution au plus vite.  Avec soulagement, les mots me vinrent tout seuls comme un flot retenu qui coula ensuite sans efforts.  

Mes chers camarades,
Le monde évolue à travers des mouvements erratiques qu’apparemment personne ne peut contrôler. L’Histoire n’est ni un éternel recommencement, ni un progrès linéaire ou même exponentiel comme on aimerait nous le faire croire. L’optimisme béat de nos dirigeants qui nient la réalité, en est la preuve. Le passé dit-on n’éclaire que derrière soi. Alors, à nous de tirer les leçons de ce passé qui est la seule référence sur laquelle nous appuyer. En-dehors de lui, point de planche de salut mais avec lui, et uniquement avec lui, point d’avenir lisible dont nous puissions espérer avoir la maîtrise.

À nous d’imposer notre vérité et nos convictions, d’accompagner le chaos des événements, de leur donner un sens.  

Après ce prologue assez vague prompt à aiguiser leur curiosité, je les caressai dans le sens du poil pour les mettre en confiance, leur disant ce qu’ils voulaient entendre  en restant dans les idées générales, laissant assez de portes ouvertes pour donner l’impulsion nécessaire au démarrage de nouvelles actions. Ensuite, Jean-Paul et Bernard pourraient prendre le relais.

Nous ne sommes pas, comme on voudrait également le faire croire, les cavaliers de l’apocalypse, les contempteurs d’un monde d’unité et de fraternité. Il est temps de passer à l’offensive et de frapper, non avec des bombes, ce qui serait un signe de faiblesse, mais avec nos propres armes afin de constituer un bloc de résistance, une république libertaire au sein de la république bourgeoise. Faire notre nid en son sein comme le coucou, aspirer ses ressources comme le gui avec certains arbres.

La fin leur avait sans doute plu et mon exposé reçut quelques applaudissements polis. Mais ça ne me gênait nullement. Je n’avais pas besoin d’une claque à ma dévotion mais je savais par contre que dès le lendemain, les gardiens du temple et exégètes de tous bords se pencheraient avec componction sur mon pensum pour l’interpréter et le triturer en tous sens. 
On pouvait d’ores et déjà prévoir quelques échanges musclés.

Il était temps maintenant de passer à autre chose et d’un pas léger, d’ aller dîner avec mes amis puis nous détendre en pensant au concert prévu en soirée. Sur la place près de la Mutualité, une estrade avait été dressée, une sono et quelques spots installés sur les arbres des platanes qui bordaient la place.

A notre arrivée, des techniciens s’activaient encore à débrouiller des nœuds de fils et à procéder à des essais de sono en tapotant sur les micros pour s’assurer de leur bon fonctionnement. Le temps de nous installer, les discutions cessèrent, le silence se fit quand un quatuor de jeunes musiciens prit place sur l’estrade suivi d’une série d’applaudissements nourris.

Je me calais comme je pus dans ma chaise pour goûter à mon aise les textes charpentés des chansons de Wolf Biermann que le quatuor commençaient à interpréter et des morceaux choisis de son recueil La Harpe de barbelés, au ton souvent ironique et au phrasé incomparable qui viendraient clore la soirée… « La panique se répand dès que j'ouvre la bouche... »

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